Un petit coin de paradis

Je fus tirée du sommeil par Zoé qui me secouait l’air amusé. « Bah alors la marmotte ?! La journée n’a pas été trop épuisante pour toi ? » me dit-elle en me décoiffant. C’est vrai que sur ce point elle n’a pas tort. Pour sa fête d’anniversaire, Zoé avait, comme à son habitude, vu les choses en grand. Tout son répertoire avait été invité à sa soirée. Et bien sûr, elle avait besoin de mon aide pour tout réparer. « Tu sais que tout le monde est parti depuis au moins un quart d’heure ? Je ne t’ai pas vue avec les invités aujourd’hui, la fête t’a plu au moins ? » continua-t-elle en se dirigeant vers la terrasse pour rassembler les derniers gobelets en plastique. J’ai hoché la tête, je n’étais pas encore assez réveillée pour lui mentir ouvertement. Nous avons beau être très proches, Zoé et moi sommes radicalement différentes. Elle aime sortir, rencontrer du beau monde….Pas moi ! Nos amis communs nous surnomment même « le jour et la nuit ». « Tiens, peux-tu passer un coup d’éponge sur la table? » Zoé venait de me remettre une éponge dégoulinante d’eau et de liquide vaisselle avant de repartir en trottinant dans la cuisine pour ranger les derniers objets qui trainaient. La nuit était presque tombée, la lune nimbait le jardin d’une douce lumière blafarde et le petit espace de verdure si propret de Zoé s’emplissait peu à peu d’une odeur de nuit. C’est Zoé, ou plutôt le bruit de ses talons hauts, qui me tira une nouvelle fois de mes pensées. Deux grandes tasses d’une mixture inconnue à la main, elle s’assit à côté de moi et m’en tendit une. « C’est une tisane détox spéciale » me dit-elle pour m’inciter à boire son mélange digne des plus grandes sorcières. Zoé balançait ses jambes comme si elle se trouvait sur une balançoire – elle n’a jamais su rester en place – et ses yeux fouillaient frénétiquement le paysage pour trouver un sujet de conversation qui la sortirait de ce silence qui devait sûrement l’angoisser. Au bout d’une dizaine de secondes, elle arrêta de remuer : elle avait trouvé son sujet. « Que penses-tu du jardin ? peut-être qu’il faudrait investir dans de nouveaux arbustes pour la haie ? »  Je ne m’étais jamais véritablement intéressée au jardin ; c’était Zoé qui s’en chargeait et je n’avais même pas remarqué la petite rangée d’arbustes qui cachait à peine le grillage rouillé du voisin. « Que veux-tu que je dise ? » je n’ai jamais été une grande paysagiste.  « Et bien, je ne sais pas ! Dis-moi si le jardin te plait ou si tu penses que je pourrais améliorer des trucs ! Parfois j’ai l’impression de tout choisir toute seule dans cette maison ! ».

J’ai levé le nez de ma tisane pour observer plus attentivement le jardin. Je n’avais jamais fait attention mais au premier regard, j’apercevais un jardin complet, original et coloré. Il était cerné de haies bien taillées ; on voyait des mélanges de roses et de pivoines. Il y avait plusieurs arbres où dormaient des oiseaux aux plumages chatoyants. Il y avait aussi d’autres animaux dont j’entendais les petits bruits étouffés par les buissons. Tout autour, des fleurs apportaient un doux parfum printanier à ce paysage. J’avais une petite préférence pour la fleur d’abricotier qui sentait particulièrement bon. On entendait aussi le son des pétales qui tombaient dans le petit étang. Des plantes exubérantes foisonnaient tout autour de nous. L’odeur de l’herbe fraîchement coupée embaumait. Les arbres formaient un dôme protecteur au-dessus du jardin qui laissait passer des raies argentées de lumière lunaire. Leurs douces fleurs pastel dansaient au gré du vent. Il y avait un parfum envoûtant. La pelouse était douce. Ce jardin était calme et paisible. Je venais de comprendre Zoé pour qui ce jardin était un petit paradis sur Terre.

Même si je ne la regardais pas, je pouvais voir ses grands yeux pendus à mes silences, en attente d’une réponse qui, à son goût, tardait à venir. Zoé avait tellement à cœur de bien faire qu’elle ne s’apercevait même pas qu’un cauchemar se cachait derrière son jardin de rêve. Elle ne savait pas qu’elle et ses amies en talons hauts avaient contribué à la destruction d’un impressionnant réseau de galeries souterraines créé par les lombrics dans l’herbe. Les pauvres vers dont les tunnels avaient été détruits par des lances et des aiguilles étaient à la merci des prédateurs du ciel. Elle ne s’apercevait pas non plus que son potager était en réalité le lit de mort d’un génocide de gastéropodes empoisonnés par les petits grains bleus, soi-disant sans danger, censés repousser les limaces et escargots trop gourmands. Les pauvres rampants avaient payé au prix fort leur trop grande gourmandise.  La chaine alimentaire ainsi perturbée, les hérissons affamés partaient en exode vers une terre plus accueillante. Zoé était une meurtrière, le dictateur de son petit pays qu’elle voulait sans fausses notes. Au revoir chères araignées au physique disgracieux si mal aimées. Si vous n’avez pas encore été écrasées, je vous conseille de vous évader de cette ile hostile où les vrais tueurs sont rois. Même les guêpes tant redoutées ne pouvaient lutter face au sort que leur réservait cette contrée. Elle ne remarquait pas non plus que toutes ses petites lampes qui éclairaient la terrasse berçaient de tendres illusions éphémères et autres papillons nocturnes. L’éclatante lumière attirait les coléoptères qui, comme Icare s’approchant trop près du soleil, se brulaient les ailes et faisaient le « grand saut ». Tandis qu’au sol l’arrosage automatique qui gardait la pelouse bien verte, faisait pleurer le ciel et noyait, à chaque utilisation, telle une vague déferlante, les petits insectes sans défense.

« Alors ??? Qu’est-ce que t’en dis ? » C’était Zoé qui commençait à s’impatienter. Prise au dépourvu face à tant de malheurs et de drames, les seuls mots que je pus lui dire furent : « C’est un vrai petit paradis ». Zoé se mit à glousser. Pour lui offrir quelques minutes supplémentaires de discussion, je lui dis alors « Et pourquoi tu ne rénoverais pas le vieux barbecue ? Comme ça la prochaine fois que tes amis viendront, tu pourras faire des grillades. ». Alors Zoé fit un bond et s’écria : « Ah non ! Pas de grillades dans mon jardin ! Tu sais bien que je suis végan. Je ne peux pas supporter que l’on tue des animaux pour notre bon plaisir ! ».

 

 

Cloé Plaquet et Yasemin Can, 1èreS 2

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