Étienne de La Boétie, Discours sur la servitude volontaire

Étienne de La Boétie est un écrivain humaniste français du 16e siècle. Il est issu d’une famille de magistrats, et grandit donc dans un milieu éclairé. Il fût proche de Montaigne qui lui rendit hommage dans ses Essais. La Boétie est célèbre pour son Discours de la servitude volontaire publié à titre posthume par Montaigne en 1576, qu’il a écrit à seulement dix-huit ans. Le Discours de la servitude volontaire est un pamphlet politique et constitue une remise en cause de la légitimité des gouvernants, que La Boétie appelle « maîtres » ou « tyrans ».Il a décidé d’écrire cet ouvrage suite aux horreurs commises par les troupes royales à Bordeaux en 1548.

L’auteur remet en question la légitimité d’une autorité sur un peuple. Le paradoxe du titre indique l’interrogation philosophique de l’auteur sur la raison pour laquelle le peuple se soumet à l’autorité « volontairement ». La question générale de l’œuvre étant : Pourquoi tant d’hommes endurent un tyran qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donne ?

Dans ce réquisitoire contre l’absolutisme, La Boétie s’interroge sur le paradoxe de la servitude volontaire, sur l’origine du tyran et sur la question de la liberté. Il écrit ce texte dans un contexte politique troublé, son œuvre s’inscrit dans le courant humaniste du 16e siècle.

1) La nature de la servitude volontaire

A) Paradoxe de la servitude, invalidation de la naturalité de la servitude)

Selon l’auteur, le peuple « consent à son mal ». Car, pour être libre il faut d’abord le vouloir. Cependant on observe un paradoxe évident : comment peut-on consentir à son propre esclavage ? Le problème politique devient une question de philosophie politique.
Lorsque l’on avance dans l’ouvrage La Boétie nous donne plusieurs raisons afin d’expliquer ce paradoxe. L’auteur commence d’abord par réfuter la naturalité de la servitude pour mettre au jour son caractère contre nature. Une première distinction s’impose entre la servitude volontaire et la contrainte précisément parce que la servitude volontaire n’est pas une simple servitude par force. C’est pourtant le sens habituel que l’on attribue à ce mot issu du latin servitudo. Il qualifie l’état d’asservissement dans lequel se trouve un homme ou un peuple soumis à un autre. Cet état est subi et non pas choisi ou voulu. Il résulte de contraintes extérieures et s’accompagne d’une privation de liberté reconnue et déplorée. Cette servitude n’est que l’effet de notre faiblesse face à une force qui nous dépasse. La Boétie illustre cette idée en prenant Athènes en exemple. Athènes fût victime d’un rapport de force défavorable, ce qui ne l’empêcha pas de reconnaître le prix de la liberté et la nocivité du joug. Cette servitude contrainte relève d’une logique de l’accident et résulte de circonstances désavantageuses. La servitude volontaire est tout autre. Ce n’est pas la force du tyran qui contraint les sujets mais leur propre force, que ces hommes concèdent au tyran, qui les asservit. Il n’a de pouvoir sur eux que par eux : la servitude volontaire est une autocontrainte.

B) L’hypothèse de l’obéissance par « amitié »

La Boétie explique que la servitude volontaire peut être due à une habitude, à la tradition. On ne se pose pas assez la question de : comment ce régime est-il arrivé là ? Est-il bon pour nous ? Il nous propose également une autre hypothèse. Il se peut que la maitrise soit accordée à celui qui en paraît digne et capable. La Boétie aborde ce deuxième cas en l’articulant à une disposition humaine naturelle et surprenante : l’amitié. Cependant, il réfute rapidement cette hypothèse et en montre les impasses. En conduisant celui qui a bien agi au pouvoir, les hommes changent sa place et le portent en un lieu où il pourra « mal faire ». Ils érigent leur bienfaiteur en maître et lui fabriquent arbitrairement une nature de bon souverain. Rien ne nous garantit que nous ne sommes pas victimes de notre crédulité et que l’avènement au pouvoir du gouvernant ne modifiera pas son comportement à notre égard. (* Cf : Le président de la République en France : élu grâce à des promesses et un an après 73 % d’opinions défavorables.) Une telle obéissance procède d’un aveuglement par lequel on accorde inconditionnellement à un homme, valeur et mérite. La valeur politique du gouvernant ne relève pas d’une nature. L’obéissance au maître ne peut être donc légitimée ni par son prestige charismatique ni par les promesses qu’il nous a prodigué à un moment donné. C’est pourquoi, pas plus que la force, la bonté et l’amitié ne peuvent justifier l’existence de la servitude.

2) Le tyran : le détenteur du pouvoir.

• Le tyran, le roi, le maître.

L’idée de gouvernement n’est pas contestée par La Boétie. Les hommes, en raison de leur nature, ne peuvent pas vivre sans autorité politique. Toutefois, on ne peut passer sous silence le danger de tout pouvoir politique conçu comme domination du maître. Qu’il s’agisse de la domination de « plusieurs » ou « de la puissance d’un seul », l’autorité politique, dès lors qu’elle, « prend ce titre de maître » n’est que « dure » et « déraisonnable ». Certes pour l’auteur, la frontière entre roi et tyran est pensable. Mais dans l’ordre de la visibilité et des faits, la frontière est beaucoup plus indéterminée. Le roi est toujours susceptible de devenir tyran. Il est, par exemple, difficile d’établir à partir de quand Denys de Syracuse devint « de roi, tyran ». Par conséquent, s’il n’existe pas de bon tyran, il n’existe pas davantage de bon roi. Seigneur, « Grand Seigneur », maître, roi, tyran, dictateur, il ne s’agit que de titres renvoyant à une même réalité politique où la concentration du pouvoir fait peser sur la communauté une menace que, précisément, on ne peut distinguer de sa servitude.

b) Le pouvoir de l’un ou la dénaturation des gouvernants.

La Boétie entend réfléchir sur la figure du tyran, qui jamais ne se résume à tel ou tel cas historique particulier. La diversité des exemples auxquels il a recours lui permet de concevoir les traits du tyran type à partir de la généralité des faits historiques et des récits de la tradition. Les écrits d’Erasme, ainsi que de nombreuses expressions empruntées à l’Ancien Testament lui en font rendre compte sous la figure du monstre. La monstruosité de la tyrannie ne découle pas d’abord de la monstruosité personnelle du tyran, celui-ci se montre inhumain et sauvage à l’encontre de ses sujets uniquement grâce au fait qu‘il détient seul le pouvoir. Pour expliquer la tyrannie, l’auteur inverse l’ordre de causalité habituel. Ce n’est pas le tyran qui est à l’origine de la tyrannie, mais l’exercice solitaire du pouvoir qui favorise l’existence de tyrans. Que le tyran ai acquis ce pouvoir par l’élection du peuple, par la force des armes ou par hérédité, la façon de gouverner est toujours semblable et s’apparente à une monocratie où le pouvoir d’un seul dénature l’autorité souveraine. Comment peut-on en effet, parler de « république » là où « tout est à un. » « Le tyran ne gouverne pas mais se veut maître. » Il s’accorde un pouvoir arbitraire méprisant la charge légitime de commandement qui est la sienne. Il ne cherche pas à remplir un devoir, mais à s’accorder tous les droits qu’il ne comprend que comme exercice de la force.

3) Tyrannie et liberté.

• La Liberté : un désir naturel.

Puisque l’homme est un animal parmi les animaux, il devrait résister comme ces derniers le font : ruer comme le cheval, tenter de se libérer du joug comme les bœufs, se défendre comme l’éléphant. L’homme ne suit donc plus ce que la nature lui indique et renie la loi naturelle. Si la liberté est naturelle, nous ne sommes pas seulement nés avec elle mais aussi avec la propension à la défendre. Qu’est-il advenu de cet instinct à défendre ce qui nous est le plus naturel ? Comment expliquer que les hommes ne désirent pas ce qui est pourtant leur plus grand bien ? Pourquoi l’amour de la liberté n’est-il plus naturel chez les hommes ?
L’homme est libre par nature. Mais nous ne savons plus reconnaître notre bien ni ce qui nous est naturel. L’homme subit son sort au lieu d’inventer ses conditions d’existence. La preuve qu’en donne La Boétie est immédiate et sans recours : les individus « mieux nés » n’oublient jamais que cette liberté est leur, même si la société dans laquelle ils vivent néglige et occulte ce droit naturel. A l’opposé, il suffit que les hommes n’aient jamais connu cette liberté pour que la force de l’habitude les empêche effectivement d’opter pour elle en toute franchise. La liberté est toujours un risque, et la condition de servitude ressemble à l’absurde désir d’échapper à sa propre liberté. Telle est la raison qui conduit l’insensé à préférer son esclavage, telle est l’ambivalence d’un comportement politique dont la finalité demeure mystérieuse aux yeux du sujet qui agit.

• Le maintien de la tyrannie.

Le maintien de la tyrannie est rendu possible par des raisons naturelles et des raisons politiques. Tout d’abord le peuple ne peut regretter une liberté qu’il n’a jamais connue et ne peut se rendre compte de sa valeur. De plus, le peuple est né et élevé dans la servitude et ne se rend pas compte du scandale de sa situation. Le peuple soumis oublie sa liberté jusqu’à ne pas chercher à la retrouver. Pour ce qui est des raisons politiques, la tyrannie se maintient notamment grâce à l’interdiction des livres. Les livres représentent le savoir, et quelqu’un qui sait peut être quelqu’un qui se révolte et qui donc renverse la tyrannie. De plus, les amis fidèles et dévoués du tyran commandent à cent personnes qui elles mêmes ont une autorité sur mille personnes. Enfin, le tyran peut abêtir son peuple par des récompenses ou encore en donnant des fêtes ou des banquets. Le peuple est le fondement du pouvoir du tyran, sans le peuple, le tyran s’effondre de lui même.

Conclusion

Les peuples s’asservissent eux mêmes en acceptant de servir le tyran, leur consentement est le premier pilier de la tyrannie. Les peuples sont eux mêmes les armes du tyran pour exercer son pouvoir despotique. Les proches du tyran s’asservissent eux aussi par cupidité et intérêt, oubliant le sort funeste de leurs prédécesseurs. Les peuples renoncent volontairement à leur liberté, ils « consentent à leur mal ». C’est là le paradoxe de la servitude volontaire.

Claire

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