journal philosophique n°1

SYNTHESE SUR LA MANIPULATION ET LES PIEGES DE L’ESPRIT

 Dans le texte[1] dont il est question, nous pouvons constater qu’il existe différentes formes et manières de manipuler autrui. Puisque la manipulation consiste à « amener quelqu’un à agir dans le sens que l’on souhaite, s’en servir comme moyen pour arriver à ses fins, manœuvrer » (Dictionnaire de Poche, Larousse, 2012), nous pouvons alors qualifier les méthodes expliquées à travers le texte de méthodes visant d’une certaine manière à déformer la réalité (cf. notions de réel et d’irréel). En effet, dès lors qu’un individu demande quelque chose à quelqu’un, il peut le faire grâce à de nombreuses manières, qui, selon chaque cas, ne donneront pas le même résultat : cela peut se comparer aux différentes perceptions de la réalité : ce que nous croyons réel ne l’est pas systématiquement : un tribunal est une chose d’irréelle par exemple, car il a été conçu par les mains de l’homme, alors que nous le commun des mortels le perçoit comme une chose vraie.

 Depuis plusieurs années, les psychologues français Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois étudient la manipulation. Dans leur ouvrage[2] consacré à la question, ils distinguent (entre autres) deux sortes de techniques de manipulation de l’esprit :

  • les pièges de l’esprit ou l’auto-manipulation à travers ce qu’on appelle l’effet de gel ;
  • les techniques proprement dites de manipulation : elles sont au nombre de quatre : l’amorçage, le leurre, le pied-dans-la-porte et la porte-au-nez.

 Revenons-en à la comparaison que nous avons faite entre les techniques de manipulation et de piège de l’esprit cités in supra et les notions de différentes perceptions de la réalité dont nous avons pu aborder. Notre comparaison s’explique de cette manière : malgré les différentes perceptions dont nous pouvons avoir de la réalité (forme), la réalité reste ce qu’elle est malgré sa forme (fond). Ainsi, lorsque nous avons une demande à faire (fond), elle peut elle aussi se faire de différentes manières (forme) : c’est de cette notion, de ce ratio dont nous voulions nous faire l’écho. C’est une notion importante car nous devons autant nous méfier de la réalité que nous croyons vraie et réelle que nous devons nous méfier du langage et de ses pouvoirs (cf. notion de réalité et de croyance en ladite forme de réalité).

 Mais là où la donne se complique, c’est que nous pouvons nous-mêmes nous piéger. Exemple typique (extrait du texte) : « Vous sortez d’une soirée et vous courrez afin d’attraper le dernier autobus pour rentrer à la maison. Vous arrivez à l’arrêt quelques minutes avant l’heure de passage, mais il est possible qu’à cette heure tardive l’autobus soit en avance. Dix minutes se sont écoulées quand il se met à pleuvoir. Un taxi passe près de vous, mais vous décidez d’attendre l’autobus encore un peu, car il est également possible qu’il ait du retard. Après vingt-cinq minutes, vous vous rendez à l’évidence : vous avez raté l’autobus. Vous rentrez donc à pied, éreinté, sous la pluie battante, seul dans la nuit. Il aurait été bien plus agréable de rentrer en taxi, mais vous avez choisi de persévérer dans votre première décision qui était de prendre l’autobus. » Vous devenez ainsi victime à votre insu de ce que Kurt Lewin (1947) a appelé l’effet de gel : elle repose sur le constat selon lequel les hommes auraient un comportement consistant, c’est-à-dire qu’ils agissent de façon similaire dans des situations comparables, en dépit de solutions pouvant leur être avantageuses qui s’offrent à eux. Ce procédé est doté de cinq caractéristiques : « 1) L’individu a décidé de s’engager dans un processus de dépense (en argent, en temps ou en énergie) pour atteindre un but donné. 2) Que l’individu en soit conscient ou pas, l’atteinte du but n’est pas certaine. 3) La situation est telle que l’individu peut avoir l’impression que chaque dépense le rapproche davantage du but. 4) Le processus se poursuit sauf si l’individu décide activement de l’interrompre. 5) L’individu n’a pas fixé au départ de limite à ses investissements » (JOULE, R.-V. et J.-L. BEAUVOIS (1987). Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, Grenoble, éd. PUG, p. 34).

 Les techniques de manipulation, elles, permettent globalement d’obtenir d’autrui des comportements qu’ils n’auraient pas adoptés autrement, et ce en toute conscience. La technique de l’amorçage par exemple consiste à amener quelqu’un à prendre une décision sans lui fournir toute l’information nécessaire pour qu’il soit réellement conscient de sa décision. Une fois sa décision prise et que vous lui donnez les informations complémentaires susceptibles de provoquer à la base un refus, vous aurez nettement plus de gens qui répondront à la requête que vous leur avez demandée que de gens qui diraient oui d’emblée après avoir exhaustivement été informés de la teneur de la chose que vous leur demandez : une étude américaine l’a prouvé (voir dans le texte).

 En outre, cette question de manipulation de l’esprit ne peut nous amener à nous interroger sur la réelle possibilité à l’homme de juger en toute liberté et de choisir de façon absolue (notion de libre arbitre). La notion de l’arbitre se définit par la faculté d’un homme à prendre une décision en toute liberté, mais, dans les cas tirés du texte, les personnes « victimes » de ces techniques de manipulation prennent-elles leurs décisions en toute liberté et conscience ? La question reste en suspend. Cette question de manipulation de l’esprit nous amène aussi à nous interroger sur la relation que l’homme a avec le langage et sur la menace que le langage peut avoir sur lui : l’homme fait de nature confiance au langage, mais comme nous l’avons pu observé ce langage peut se révéler être une menace pour lui : doit-il revoir ses liens avec celui-ci ? Dans quelles conditions ?

 Ces divers raisonnements nous donnent de bonnes raisons de croire que l’esprit de l’homme est tel une pâte à modeler : une chose manipulable à notre gré.[3]

Christophe, 1L2



[1] LEPAGE, J.-F. La manipulation et les pièges de l’esprit, <http://1libertaire.free.fr/Soumission08.html>.

[2] JOULE, R.-V. et J.-L. BEAUVOIS (1998). La soumission librement consentie : Comment amener les gens à faire librement ce qu’ils doivent faire ?, Paris, éd. PUF, 224 pages.

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